De l’endométriose à la ménopause, en passant par la médecine du genre: les thématiques autour de la santé des femmes n’ont jamais été aussi présentes sur la scène politique suisse. C’est l’aboutissement d’une longue évolution. La reconnaissance de lacunes historiques dans la recherche, les débats sociétaux et les interventions parlementaires ont contribué à faire de la santé des femmes un thème politique à part entière.
Il n’aura pas échappé aux observateurs attentifs de la politique de santé que le thème de la santé féminine occupe depuis quelques mois une place croissante dans les débats. Alors que cette thématique s’est longtemps cantonnée aux problématiques liées à la procréation, c’est à présent la santé féminine à tous les âges de la vie qui fait son entrée sur la scène politique.
C’est avec le postulat «Santé des femmes. Pour une meilleure prise en compte de leurs spécificités» et son adoption par le Conseil national en 2020 que le thème de la santé féminine a fait irruption dans le débat public au niveau fédéral. Ce postulat chargeait le Conseil fédéral de réfléchir à une meilleure prise en compte des besoins spécifiques des femmes dans les domaines de la recherche, de la prévention et des soins. Après la publication du très complet Rapport du Conseil fédéral sur la santé des femmes, diverses mesures ont été mises en place, notamment le Programme national de recherche «Médecine, santé et genre».
Car, en effet, jusqu’à récemment, la médecine ne tenait qu’insuffisamment compte des spécificités des femmes, ce qui s’explique par des raisons historiques.
Selon le Rapport du Conseil fédéral, jusqu’à la fin du XXe siècle, les différences entre les sexes étaient largement ignorées dans la recherche fondamentale et clinique. Le corps féminin était considéré comme un modèle réduit du corps masculin, perçu comme la norme.
Le mythe concernant la variabilité féminine en raison du cycle reproductif ou les craintes à l’égard des effets des essais cliniques sur de possibles grossesses peuvent également être invoqués pour expliquer l’exclusion des femmes de la recherche médicale.
Résultat: les différences biologiques entre les femmes et les hommes, quand elles ne concernaient pas directement les organes sexuels, ont longtemps été ignorées ou insuffisamment étudiées. Encore aujourd’hui, même si de plus en plus d’études opèrent une différenciation selon les sexes biologiques, peu d’entre elles analysent les effets spécifiques au sexe sur la sécurité et l’efficacité des traitements. Comme le constate le Rapport du Conseil fédéral, ces lacunes ont un impact négatif sur les soins, et notamment sur la qualité des traitements administrés aux femmes.
On note au passage une nette différence entre recherche industrielle et académique: dans les études cliniques financées par l’industrie, le rapport entre les femmes et les hommes dans les échantillons est plus équilibré que dans les études académiques. Cela s’explique notamment par les exigences des directives internationales ICH, qui définissent les règles pour le développement et la mise sur le marché de médicaments.
Afin de remédier au problème, le Conseil fédéral a proposé un nouvel article de loi pour renforcer l’inclusion de groupes de personnes pertinents dans les essais cliniques et autres projets de recherche. Ainsi, le nouvel article 2, lettre c, de l’ordonnance relative à la recherche sur l’être humain est entré en vigueur peu après la publication du rapport en 2024. Il faudra attendre quelques années avant de pouvoir en évaluer les effets. Cependant, l’histoire des progrès médicaux montre que les avancées dans le domaine médical adviennent toujours parallèlement à des évolutions de la société.
Une publication de l’Université de Bâle («Der Einfluss des Gesellschaftlichen Wandels auf die Frauenmedizin») a mis en évidence les interactions, au cours des dernières décennies, entre les avancées sociétales et les progrès dans la prise en charge médicale des femmes. Si la recherche sur la santé féminine s’est longtemps axée sur des thèmes liés à la procréation, d’autres aspects ont progressivement gagné en importance dans la société. Ainsi, la gynécologie a évolué, d’une spécialité concentrée sur les organes reproducteurs à un domaine interdisciplinaire, accompagnant les femmes dans toutes les phases de leur vie.
Dans ces interactions entre recherche et société, c’est souvent la politique qui joue le rôle du facilitateur. Elle oriente la recherche, crée les conditions-cadres pour les applications pratiques et s’empare des préoccupations sociétales. Ainsi, certaines découvertes scientifiques récentes auraient été financièrement impossibles sans interventions politiques.
De même, le débat public génère souvent des impulsions politiques décisives. Ce sont en premier lieu les personnes concernées, le monde associatif et les médias qui ont brisé les tabous autour de la ménopause, des troubles menstruels ou de l’intégration des spécificités de genre dans la prise en charge médicale, augmentant la visibilité de ces thèmes et induisant une pression politique. La pétition «Endométriose. Donnez la parole aux patientes!», déposée par l’association suisse Endo-Help, illustre bien ce phénomène: elle a conduit à un postulat de commission, puis, après son adoption par le Parlement, au rapport «Stratégie de détection précoce de l’endométriose».
Des études internationales font état d’un rapport positif entre la représentation d’une catégorie spécifique dans les instances décisionnaires et l’influence de cette catégorie sur le discours politique. Cette tendance s’observe aussi en Suisse. Le postulat qui a mené à un rapport complet sur la santé des femmes a été précisément déposé au cours de l’année 2019, année record du nombre de femmes élues au Parlement, et a été adopté l’année suivante. On ne constate toutefois pas de corrélation nette entre le nombre d’initiatives et la représentation des femmes dans les instances politiques, comme le montre le graphique ci-dessous:
Remarque: le filtre «santé, femme», très large, fait ressortir tous les thèmes contenant ces mots-clés, y compris certains objets n’ayant qu’un rapport indirect avec la santé des femmes.
Mais en parcourant rapidement ces initiatives, on constate que les thèmes relatifs à la santé féminine se font plus spécifiques au fil du temps et se sont progressivement élargis à toutes les phases de la vie des femmes.
Concernant les effets réels, l’influence d’une catégorie de personnes ne peut s’évaluer sur la seule base du nombre d’initiatives déposées. Il est plus pertinent d’examiner les initiatives effectivement adoptées par le Parlement et les progrès qu’elles induisent.
Sur ce point, on ne peut totalement exclure le rôle des hommes. Des initiatives importantes adoptées par le Parlement ont été déposées par une commission, par exemple la motion «Maladies touchant particulièrement les femmes. Promotion de la recherche et des traitements» ou le postulat sur la stratégie de détection précoce de l’endométriose. Sur le thème de l’endométriose, le Conseil national a lui aussi déposé une motion visant le renforcement de la recherche sur cette maladie. Elle a été adoptée par le Conseil national, mais rejetée par le Conseil des États, et est donc restée sans effet.
En septembre et octobre, la SWICA-Newsroom met en lumière la santé des femmes. Les thèmes de l’endométriose et de la ménopause y sont abordés sous l’angle politique, médical et psychologique.
Les articles sont à découvrir dans le monde de la santé SWICA.
Seules huit initiatives comprennent littéralement l’expression «santé des femmes» ou «santé de la femme» dans leur titre, et elles ont toutes été déposées par des femmes. La plus ancienne est une motion datant de 1998, portant le titre «Création d’un service fédéral chargé de la santé de la femme». À cette époque, le Parlement comptait 52 femmes pour 246 sièges. Cette motion a plus tard été retirée par la parlementaire qui l’avait déposée.
Vue de 2026, cette initiative est particulièrement intéressante, car de nombreux thèmes qui y sont abordés – comme la recherche en santé féminine, le manque d’offre de soins spécifiques et la prise en compte des réalités auxquelles les femmes sont confrontées – ne referont surface dans l’agenda politique de la santé publique que plus de 25 ans plus tard, avec le rapport du Conseil fédéral sur la santé des femmes.
Une autre étape importante s’annonce. Le Conseil fédéral a proposé l’adoption partielle de deux postulats portant le même titre: «Périménopause et ménopause. Des mesures s’imposent pour améliorer la santé des femmes et réduire les absences au travail».
Cet article reprend des données de la recherche en science politique sur la représentation des femmes et l’évolution des thèmes spécifiques aux femmes. Cependant, aucune étude scientifique n’a à ce jour examiné en Suisse le rapport direct entre la représentation des femmes en politique et la progression du nombre d’initiatives sur la santé féminine. Cet article ne se fonde pas sur un travail scientifique et ne prétend pas à l’exhaustivité.